À travers les Andes

By xabi • Accueil, Actualités, Voyages • 22 Mai 2013
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2004. Un voyage comme beaucoup de motards aimeraient en faire.
Parcourir la cordillère des Andes à moto était pour moi un vieux rêve. Cuzco, le Machu Pichu, l’altiplano, le désert d’Atacama… 7000 km d’aventure et de découverte. Mon plus beau voyage.

 

À aucun moment, nous n’envisageons de faire ce voyage autrement qu’avec nos propres motos. Il nous faut donc mettre en place une certaine logistique. Les motos sont mises en caisse, roue avant et guidon sur le côté pour plus de compacité. Le tout est ensuite déposé au terminal de fret de Madrid pour voyager en avion jusqu’à Lima, Pérou.

L’idée est de rallier au plus vite la Bolivie, objectif numéro 1 du projet. Nous nous sommes faits à l’idée que les mille premiers kilomètres le long des côtes péruviennes seraient une liaison longue et fastidieuse. En fait, parcourir ces quelques Km de la route Panaméricaine qui s’étire du Venezuela à la Patagonie en longeant le pacifique, aura été un passionnant prologue avant de monter au coeur des Andes.

Grosse frayeur !

A Nazca, région réputée pour ses mystérieux géoglyphes incas visibles d’avion, nous quittons temporairement la Panaméricaine pour visiter la Réserve Nationale de Pampa Galera, à 4200 m sur l’altiplano. Dés 3500 m, les moteurs se mettent à tousser faute d’oxygène, mais continuent courageusement de monter. L’air se fait plus clair et limpide; plus frais aussi. Alors que nous lézardons au soleil pour nous réchauffer un peu, trois individus sortis d’on ne sait où, s’approchent de nous. L’un d’eux est cagoulé et porte un fusil. Sensibilisés, depuis quelques mois, par les problèmes de sécurité dans ces régions, nous envisageons le pire. Quelques mots sont échangés pour tenter de cerner leurs intentions mais leur attitude n’est pas des plus engageantes. Surtout quand, interrogé sur son fusil, l’un d’eux lâche « voler » et « tuer des gens ». La tension est palpable.
Vingt minutes de palabres nous permettent de comprendre que ce sont des gardes-réserve armés pour lutter contre le braconnage des alpagas et vigognes. L’ambiance se relâche et nous repartons.

Prés d’Arequipa, nous quittons définitivement la Panaméricaine pour nous enfoncer dans la Cordillère des Andes. Première piste et premier bivouac, pour rejoindre le Canyon de Colca, un des canyons les plus profonds du monde avec 3820 m de profondeur, creusé entre le sommet Mismi (5600 m) et l’Ampato (6280 m). Le paysage andin est magnifique. Quelques bouilles sympathiques nous saluent, toujours vêtues de vives couleurs, et surprises de notre présence sur ces pistes peu empruntées par les touristes. Il est vrai que nos motos nous donnent la liberté de choisir notre itinéraire sans nous limiter aux circuits touristiques habituels.
La carburation nous cause vraiment des problèmes. Les moteurs ratatouillent et certains cols doivent être franchis en seconde par manque de puissance. Nous ne pouvons pas continuer à avancer si lentement (40 Km/h en pointe). Il faudra faire appel au savoir-faire des locaux qui nous montrent que l’on peut appauvrir la carburation en enroulant autour du gicleur un simple morceau de fil de cuivre dont l’extrémité est ensuite introduite dans le gicleur même. Le débit carburant est donc diminué et les moteurs tournent rond.
Col après col nous avançons à travers l’altiplano pour atteindre le mythique Lac Titicaca, le plus grand (9000 Km²) et le plus haut lac d’altitude navigable du monde. Le contempler, c’est immanquablement être impressionné par sa lumière et ses couleurs. Enivrement garanti.

Nous voici enfin aux portes de la Bolivie. Les « carnets de passage en douane » dont nous disposons facilitent grandement le passage des frontières pour les motos, même si quelques dollars en dessous de table restent les bienvenus.

Incroyables salars

La Paz sera évitée pour nous rendre directement dans le Parc National du Sajama, majestueusement dominé par le sommet du même nom et point culminant du pays (6850 m).
Avec cartes et GPS, nous descendons plein sud dans un véritable désert andin à 4000 m d’altitude. L’air y est frais, très frais même, et en cette mi-novembre, certains cours d’eau sont gelés ; la piste s’enfonce dans cette pampa bien typique de la Cordillère et de l’Altiplano. Parfois on y croise un nandou (autruche d’Amérique du sud), souvent des alpagas et des vigognes (parents sauvages du lama). Et pourtant, la piste est digne des plus belles pistes africaines : sable, terre, fech-fech, dunes. Tout y est. Pilotage passionnant et amusant. Superbe journée que cette liaison entre Sajama et Sabbaya qui sera l’occasion de goutter du lama confit au mais (un peu sec).

Sabbaya est le point d’entrée du Salar de Coipasa qu’il nous faudra traverser afin d’accéder au Salar d’Uyuni, point d’orgue du voyage. Un salar est un lac salé et asséché dont ne persiste plus que la croûte de sel. Cette croûte de sel peut être sèche, dure et ferme, mais avec les pluies récentes, elle devient plus fragile et recouvre une boue qui se révèle être un piège fatal pour les véhicules. A Sabbaya, on nous confirme que les dernières pluies datent de plusieurs jours. Nous pourrons traverser sans problème. En fait, le salar est bien plus humide que nous ne l’imaginions. Rouler sur cette surface blanche et vierge est tout simplement grisant. Jusqu’en son centre en tout cas, car nous atteignons une zone trop molle et boueuse pour passer. Nous allons reconnaître le terrain à pied, mais il faudra bien se « jeter à l’eau » car il reste près de 45 Km à parcourir pour retrouver un sol dur. Le plus délicat est de se lancer, et d’atteindre la vitesse suffisante pour rester en surface. Le sol est tellement humide que rapidement, nos motos sont elles-mêmes entièrement couvertes d’une épaisse croûte de sel qui aura vite fait de sécher. A l’approche de la rive, le sol se dérobe plus encore et les motos s’enfoncent. Les rapports tombent : quatre, trois, deux. On maintient un régime moteur élevé et contre toute attente, nous atteignons la terre ferme. Heureux d’être passés sans véritable problème, nous avons hâte de traverser les collines qui se dressent devant nous, car derrière, nous attend le Salar d’Uyuni, plus grand, plus beau, plus blanc que le précédent.

Et c’est vrai qu’il est beau ce salar. Nous redoutions de nous retrouver dans la même boue qu’à Coipasa, mais à notre grande surprise, le sel est bien plus sec et ferme. Ce qui étonne dés que l’on foule le Salar d’Uyuni, c’est cette curieuse cristallisation qui dessine au sol et à perte de vue des hexagones en relief.
Le ciel est limpide, le sol immaculé, l’air frais et pur. Quelle sensation grisante de rouler sur cette surface si plane ! Christophe, sous son casque, pleure d’émotion tellement le spectacle est beau. Durant plus d’une heure, nous suivons les indications du GPS, car sur un horizon si droit, il est impossible de maintenir un cap, faute de repère. Beaucoup ont tourné en rond et s’y s’ont égarés.


Et comme la nature n’a pas fini de nous étonner, nous découvrons au centre du salar, la Isla del Pescado. Petit îlot émergeant de la croûte de sel, il héberge une forêt de cactus (dont certains sont vieux de 1200 ans), tous plus hauts les uns que les autres, qui confèrent au paysage cette touche surréaliste qui rend l’instant magique. Respect !
Nous resterons trois jours et deux nuits sur ce salar et traverserons trois fois, de part en part, les 180 Km de son étendue salée. Y planter la tente restera une des expériences fortes de ce voyage.

Et puis nous continuons, car la Bolivie regorge d’autres endroits fascinants comme la Réserve Nationale Avaroa, à la pointe sud du pays. Là, pas la moindre végétation. Un monde minéral tout en nuances de bruns, ocres, fauves, beiges et marrons. Partout, volcans, fumerolles, geysers et lagunes viennent apporter au paysage une harmonie dont on ne se lasse pas. La piste est très roulante quoique pénible en raison d’une tôle ondulée incessante. Dans un pierrier délicat, Christophe chute durement. Rien de cassé, mais son genou le fait souffrir. La béquille de sa moto s’est arrachée, et le système de portage des sacoches est tordu. Il faut pourtant finir l’étape car à 4400 m d’altitude les nuits sont rudes. Il fait d’ailleurs très froid, ce qui rend la progression difficile. Nous serrons les dents et arrivons enfin à la Laguna Colorada, étendue d’eau à la teinte rouge due aux micro-organismes qu’elle contient. Là, un baraquement accueille les curieux de passage en offrant gîte et couvert.
La piste se faufile entre les volcans. Un col à 4980 m nous amène au site Sol de Mañana dont les geysers, les fumerolles et la boue en ébullition témoignent d’une activité géothermique importante. A cette altitude, le démarrage au kick doit être sûr et efficace sous peine d’essoufflement assuré. Chaque geste se paie.
Si le dépaysement est total, c’est l’extrême sud qui surprend le plus, lorsque nous tombons sur un nouveau lac, la Laguna Verde, d’un turquoise parfait, éblouissant, que domine avec bienveillance le volcan Licancabur et ses 6000 m. Les Boliviens disent que ces hauts sommets sont les âmes des anciens qui surveillent et protègent le monde.

Nous redescendons vers le désert d’Atacama, au nord du Chili, réputé pour être le plus aride du monde. Certaines zones n’auraient pas vu la pluie depuis plus de 400 ans. Redescendre à 2000 m d’altitude, c’est retrouver la chaleur et l’oxygène, ainsi que de nouveaux paysages plus lunaires que jamais. Mais San Pedro de Atacama ne sera qu’une halte de courte durée pour se reposer et se réapprovisionner avant de remonter sur l’altiplano bolivien en direction de Tupiza et ses paysages rappelant ceux du far-west. C’est d’ailleurs dans cette région que les tristement célèbres Butch Cassidy et le Kid réalisèrent leur dernier hold-up qui leur fut fatal.

Neige et jungle

L’altiplano bolivien ne représente qu’un tiers du pays, les deux autres tiers, plus à l’est, s’étendant dans la forêt tropicale et la jungle amazonienne. Comment résister à l’appel de la forêt ? Nous décidons donc de nous rendre à Coroico par le sud. Les cartes sont tellement peu précises qu’il est nécessaire d’en recouper quatre pour se faire une idée de l’itinéraire à suivre, dont nous estimons la longueur à 220 km. Nous partons à l’aube pour franchir un premier col enneigé à 4700 m. L’air est glacial. Au bout d’une heure, Christophe demande de s’arrêter. Il ne sent plus ses doigts. Mains sur le moteur. Moi, je n’ai pas de mérite, je porte deux paires de gant. La cagoule de soie aussi est de circonstances sous le casque. Et puis, passé ce col, la piste redescend, raide, en lacets; l’air se réchauffe, la végétation s’épaissit et les ruisseaux deviennent des torrents. La végétation est maintenant exubérante : eucalyptus, bananiers, lianes et… plantations de coca. A la sortie d’un village, nous sommes interceptés par une brigade anti-drogue de l’armée bolivienne pour un contrôle. Drôle d’ambiance dans ces vallées. Parfois les locaux nous saluent, parfois ils se cachent à notre approche. Mais ils sont toujours surpris de notre présence dans cette région qui n’attire guère le touriste.
La piste serpente toujours. On passe une vallée, puis une autre, puis une autre…ça n’en finit plus. On a surnommé cette piste « la piste aux 1000 épingles ». Elle est, en plus, très étroite et surplombe des à-pics vertigineux. Mieux vaut ne pas trop regarder en bas. Notre progression vers Coroico est bien plus lente que prévu. Pas le temps de nous arrêter déjeuner si nous voulons arriver avant la nuit. Le chemin est tellement sinueux que les 220 km de la carte deviennent sur le terrain plus de 400 km. Le soleil se couche, nous réglons nos phares et au détour d’un virage, après 13 heures de piste, les lumières de la ville apparaissent. La nuit tombée, les lucioles illuminent la forêt et la vie commence à s’animer ; une véritable symphonie d’oiseaux et d’insectes.

Rejoindre La Paz depuis Coroico ne peut se faire sans emprunter les 90 km de la « route de la mort », tristement réputée pour être la route la plus dangereuse du monde. Trois mètres de large par endroits, et sur la droite un précipice de plusieurs centaines de mètres dans lequel tombent chaque mois deux camions ou bus. Frissons ! Heureusement, en montant, nous sommes prioritaires pour rouler côté montagne. Sur cette piste, on roule à gauche pour que celui qui descend laisse passer l’autre en ayant le volant côté précipice pour voir ses roues prés du vide, afin d’ajuster au mieux la manœuvre !
Au milieu de la montée, tout se complique car des cascades coulent sur la piste, la rendant glaiseuse et glissante. Mais devant un tel décor, on s’accommode des difficultés.
L’itinéraire du retour nous permet de revoir le magnifique Lac Titicaca puis la région sacrée de Cuzco et de sa cité inca Machu Pichu avant de traverser une nouvelle fois la Cordillère, d’est en ouest. Une nouvelle fois, nous remontons à prés de 5000 m d’altitude. Une nouvelle fois nous avons très froid. Nous rejoignons le Pacifique environ 400 km au sud de Lima et profitons de notre dernière étape péruvienne pour rejoindre l’oasis de Huacachina au milieu de dunes dignes des plus beaux ergs sahariens. Le voyage s’achève. En 28 jours, nous avons parcouru 6928 km.
Bilan du voyage : pas de panne, pas d’accident, pas d’agression. Du bonheur, de la découverte, des rencontres, de l’aventure, de l’émotion et des souvenirs inoubliables. Et surtout la confirmation que le monde regorge de régions incroyablement belles qui n’attendent que d’être visitées.

Le road-book :
Lima, cote pacifique, canyon de Colca, lac Titicaca, la Paz, Parc National du Sajama, salar de Coipasa, salar d’Uyuni, Réserve Nationale Avaroa, San Pedro d’Atacama, Tupiza, Potosi, Sucre, Aiquile, Cochabamba, Coroico, la Paz, lac Titicaca, Cuzco, Pisco, Lima.

Quand?
Ce voyage a eu lieu du 1 nov au 30 nov, au début de la saison des pluies, qui dure jusqu’à fin mars environ. Meilleure époque (saison sèche): de juin à septembre, même si les températures peuvent être très basses en cette saison (hiver austral).

Distances:
Total: 6928 km.
250 km de piste par jour en moyenne.
Etape la plus courte: 150 km.
Etape la plus longue: 500 km.
Altitude maximale atteinte: 5024 m.

3 Responses

  1. Florent

    Bravo pour ce superbe reportage – les photos impressionnantes de Bolivie et des salars! Pour l’avoir fait en « voyage organisé » ce sont des souvenirs merveilleux – mais la liberté que vous avez obtenu par le « voyage à moto » donne une autre dimension !

  2. charles Gerard

    tres impressionantes. Quelles motos avez vous utilise. Vous etes des courageux. J’ai enormement envie de le faire ce periple mais je croire que seul c’est pas une bonne idee. Que pensez vous?

    • Bonjour et merci pour votre message. Nous avons fait ce voyage avec deux Honda XR400. Magnifiques motos pour ce genre de voyages au long cours.
      Pour ce qui est de partir seul, difficile à dire. Être à deux ou plus c’est avoir l’esprit plus tranquille dès que l’on veut quitter les sentiers battus. Et ça fait réfléchir à deux fois quelqu’un de mal intentionné.

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